Réflexion sur l’UTMB
Pascale Lahure est fière d’avoir fini l’UTMB en 2024. Aujourd’hui, elle nous livre une réflexion sur l’évènement dans un monde qui est devenu tout sauf simple…
C’est le moment de l’UTMB et, forcément, je m’interroge…
L’UTMB est aujourd’hui à la fois une magnifique course de montagne, une grande compétition internationale, un spectacle, un rendez-vous médiatique et une énorme plateforme commerciale.
J’ai probablement eu de la chance. Ou pas ?
À l’époque, quatre malheureux running stones obtenus au Lavaredo, couru sans aucune arrière-pensée de qualification, m’avaient permise de m’inscrire au tirage au sort. Je l’ai tenté sans vraiment y croire.
Et puis mon nom est sorti.
Je me souviens avoir explosée de joie.
C’est peut-être cela qui m’interpelle aujourd’hui. Parce que je connaissais déjà très bien ce tour du Mont-Blanc, tellement piétiné, presque érigé en Graal de l’ultra-trail. Je n’aimais déjà pas ce que représentait toute la machine construite autour de l’UTMB.
Pourtant, quelque part, j’avais moi aussi intégré cette idée: quand on est ultra-traileuse, l’UTMB est « la course qu’il faut avoir faite ». Le fameux check . Comme une sorte de validation, de reconnaissance. Sans quoi on serait peut-être un peu moins prise au« sérieux ».
Pourquoi ? Je n’en sais rien. Et qu’est-ce que je m’en fiche, finalement… Et pourtant, j’y ai cru moi aussi.
Je l’ai faite et je ne renie absolument pas cette joie. Je suis heureuse de l’avoir vécue. L’ambiance est unique, la fête débordante. J’y ai versé des larmes au départ moi aussi. Il y a quelque chose d’assez grisant dans le fait d’être là, d’avoir été tirée au sort, presque « élue » . Et puis ce tsunami de ferveur, de public, de reconnaissance fait aussi partie de l’expérience.
Mais aujourd’hui, en regardant ce qu’elle est devenue, je me demande ce qui appartient encore à la montagne et à l’aventure, et ce qui appartient désormais à l’immense machine construite autour d’elles.
L’avoir vécue une fois ne m’oblige pas à adhérer à tout ce qu’est devenu le système UTMB.
Accumuler des courses, des Running Stones, entrer dans un circuit pour augmenter ses chances d’accéder un jour à Chamonix… Tout cela me paraît désormais assez loin de ce qui me fait aimer l’ultra.
Et puis il y a une autre contradiction qui me questionne de plus en plus : l’impact écologique d’un événement qui célèbre précisément la montagne et la nature.
Le bilan carbone publié par l’UTMB pour l’édition 2024 est vertigineux: 18 600 tonnes de CO₂e, soit environ 1,6 tonne par coureur. Et 88 % de cette empreinte provient des déplacements.
Le cœur du problème n’est donc pas vraiment le gobelet réutilisable au ravitaillement.
C’est de faire converger vers Chamonix des milliers de coureurs, leurs familles et accompagnants, mais aussi des marques, des médias et toute une industrie venue des quatre coins du monde. C’est une immense fête, et c’est aussi ce qui fait sa magie. Mais cette magie a un impact indéniable dans ce monde d’ultra assistés.
Bien sûr, l’organisation essaie aujourd’hui d’agir sur ce point et il faut le reconnaître. Mais cela n’efface pas une contradiction fondamentale: comment célébrer la montagne tout en développant un événement et un circuit mondialisés qui font voyager toujours plus de monde ?
Cette contradiction, je la ressens aussi personnellement. J’aime partir courir ailleurs, découvrir et traverser d’autres territoires. Mais Denis et moi essayons désormais de prendre le train au maximum pour rejoindre nos courses, même lorsque c’est moins simple. Ce n’est ni parfait ni exemplaire. C’est simplement devenu important pour nous . Cela a un coût financier aussi à compenser par le choix des logements, des nuits de camping moins confortables,…
Parce qu’aimer ces espaces sauvages devrait peut-être aussi nous amener à nous demander pourquoi et comment nous allons les parcourir.
Avec le temps, je crois surtout avoir compris ce que je cherchais vraiment.
Moins les courses qu’il « faut avoir faites ».
Davantage l’inconnu, le silence, l’intimité l’autonomie, l’inconfort, hors du monde des instagramerdeux , pardon . Partir ailleurs, loin de la ferveur de la foule et des médias. Vivre quelque chose qui ressemble davantage à une expédition qu’à une course. Être traversée par les paysages plutôt que simplement les traverser.
Il existe aujourd’hui des épreuves beaucoup plus confidentielles, plus intimes, plus sauvages, qui me parlent infiniment davantage.
Finalement, avoir fait l’UTMB m’aura peut-être aussi appris cela : la course dont tout le monde rêve n’est pas forcément celle qui donne le plus de sens à ma façon de courir.
Pascale Lahure